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Violences conjugales : comment briser le silence ?

Par Karima Peyronie
Violences conjugales : comment briser le silence ?

Il y a les chiffres qui ne cessent de grimper et qui résonnent dans la chair de chacune d’entre nous. Et puis il y a la réalité, peut-être la vôtre. L’enfer que vous êtes en train de vivre en silence, et ce tiraillement entre se libérer et ne pas avoir la force de le faire. Il y a les victimes qui malheureusement n’y ont pas réchappé, et il y a aussi ces femmes qui ont pu réagir à temps, et partir. Nous avons recueilli leurs témoignages, en espérant être inspirants et cesser ce décompte morbide. 

De quelle violence parle-t-on ? 

La première fois que je me suis retrouvée à terre, je me suis demandée comment j’en étais arrivée là. J’étais tellement choquée de la scène, comment je suis arrivée à me protéger des coups de mon mari que j’avais choisi et que j’ai tant aimé. Comment notre vie avait-elle pu basculer au point que j’en étais à trembler de la tête aux pieds en le suppliant d’arrêter. Le lendemain, j’ai beaucoup pleuré. Et j’ai cherché tout au fond de ma mémoire, et j’ai compris : la violence n’avait pas commencé ce jour-là. La violence était là depuis un moment, mais elle ne m’avait jamais encore mise à terre

Barbara, 48 ans 

Lorsque l’on parle de violences conjugales, on imagine à juste titre les coups, mais très souvent comme Barbara le soulève, il y a eu tout un tas de signaux avant-coureur. Il y a eu ces regards, ce mépris, ces rabaissements, ces insultes, ces réprimandes, ces cris… toute cette escalade de violence avant le premier coup. Et là est toute la difficulté de cette spirale infernale. Car s’il n’y avait eu qu’un seul coup sans aucune sommation, sans aucune préparation psychologique, alors le réflexe de survie de chaque être humain est de prendre la fuite. Et de se sauver pour se protéger. Mais là non, la violence s’immisce doucement, sournoisement. Elle est même entrecoupée de moments de bonheur intense, qui agissent comme des pansements, mais en réalité sont des leurres. 

La difficulté aujourd’hui est alors de savoir très rapidement interpréter la violence psychologique qui deviendra inexorablement, et comme toutes les histoires le prouvent, de la violence physique. 

La violence psychologique c’est cette première étape où l’homme visualise sa femme comme une proie. Il y aura toute cette préparation pour l’isoler progressivement de son cercle d‘amis et quelques fois même de sa vie professionnelle, pour qu’il ne reste que lui… comme centre de sa vie. Il a ce besoin d’omnipotence, pour établir un rapport de force, comme une araignée qui tisse tout doucement sa toile et qui fermera sa proie dès qu’elle sera prise dans les filets. Il n’y aura plus aucune échappatoire. 

La violence psychologique ce sont tous ces moments de doutes où vous prenez un peu de recul et vous vous dites : est-ce qu’un tel comportement est vraiment normal ?  

  • Quand il vous ordonne de changer de tenue qu’il juge trop sexy. Et que vous prenez ça pour de la jalousie donc de l’amour… 
  • Quand il rentre à la maison, très agressif, et vous fait reproches sur reproches sans que ça ne soit justifié. Et que vous lui pardonnez par la pression qu’il a au travail. 
  • Quand il se donne le droit de regard sur votre entourage et vous défend d’aller voir votre meilleure amie qu’il juge de mauvaise influence. Et que vous vous laissez convaincre en vous disant qu’il a peut-être raison. 
  • Quand il se met à fouiller votre téléphone, et veut absolument tout savoir sur le déroulé de votre journée. Et que vous prenez ça pour de la protection. 
  • Quand il vous rabaisse sur votre physique, et qu’il n’hésitera pas à le faire devant d’autres personnes. Et que vous feintez de rigoler pour garder bonne figure. 

Les exemples sont nombreux. Ces signes sont là, ils existent bien, et ils ne doivent absolument pas être banalisés. Vous aurez toujours une grille de lecture qui vous fera lui trouver des excuses mais il faut savoir que toutes ces petites blessures mises bout à bout vont créer de vraies failles. Des failles qui seront de plus en plus grandes et dont vous aurez du mal à vous extirper. 

C’est pourquoi dès les premiers signes, vous devez réagir : en exprimant clairement qu’un tel comportement n’est pas possible. Lui montrer que vous ne le laisserez certainement pas aller plus loin. Si l’attitude persiste, alors partez. Fuyiez avant de tendre les deux joues. L’amour ce n’est pas ça. Ce n’est pas de la jalousie, ce n’est pas de l’ingratitude, ce n’est pas de l’humiliation, ce n’est pas de la domination. Partez vite avant d’être piégée et de succomber à son emprise.

La prise de conscience

Lorsque la violence est là, qu’elle s’est installée sous toutes ses formes, le plus dur est d’avoir assez de lucidité pour faire une analyse de la situation. 

Pour cela il y aura plusieurs phases émotionnelles que l’on retrouve souvent dans de telles situations après un acte violent : l’ahurissement laisse la place à la colère, puis la peur, la tristesse et enfin la culpabilité. D’une gifle portée sans raison valable, la femme violentée terminera son cheminement : « qu’est-ce que j’ai fait pour l’entrainer dans cette situation ». 

Je savais qu’il avait un caractère complexe et j’adorais autant ses qualités. Je savais mettre des bémols à ses défauts. Je savais qu’il pouvait être très colérique, mais à côté de ça il pouvait se montrer tellement doux et généreux. Alors je faisais tout pour éviter ses excès de colère. Je connaissais ses réactions au point où je savais à la minute où il passait la porte s‘il était de bonne ou mauvaise humeur. Je voulais lui faciliter la vie, la lui rendre plus douce. Quand on se disputait et qu’il en venait aux mains, un jour il m’a poussée tellement fort que je me suis cognée le crâne sur le lit. Quand j’ai vu le sang à terre, j’ai tout fait pour lui éviter qu’il le voit, car je savais qu’il était très maniaque. En y repensant quand je vous le raconte, je me rends compte à quel point j’étais totalement soumise à son regard, au point de ne pas prendre en compte mes propres blessures. Il était devenu toute ma priorité.

Leila, 35 ans, maman de 4 enfants.

Il faut savoir que cette anticipation dont parle Leila fait partie intégrante des actes de violence. Anticiper une réaction, et se comporter en fonction pour limiter les écarts de conduite, c’est une manipulation perverse. L’anticipation est perçue d’ailleurs pire qu’un coup. Car elle est quotidienne, elle devient même un réflexe de vie et de pensée. Sortir de ces schémas qui ont été installés depuis des mois et prendre assez de recul pour s’avouer à soi-même la dangerosité de la situation est l’étape la plus cruciale. 

Une fois que cette perspective est formulée à l’esprit, il ne sera plus qu’une question de temps pour formaliser les choses. Faites-vous confiance. Laissez parler vos pensées et analyser toutes les situations. Faites ce cheminement au calme, seule, reprenez chaque scène, analysez les, comme si vous étiez une tierce personne. Regardez-vous devant le miroir. Que voyez-vous, Une femme meurtrie ? Une femme sous emprise ? Ou une femme forte qui ne mérite pas ça ! Après tout s’il est si insatisfait de ce que vous êtes, qu’il vous quitte ! Vous comprenez bien que s’il reste, c’est qu’il a besoin de ce lien malsain entre vous. Il a besoin de vous bien plus que vous n’avez besoin de lui d’ailleurs… 

Sortir de la culpabilité

Je n’avais pas le droit de porter des jupes, ni de courir, ni d’avoir des amis, ni de carte bleue. Il m’avait tellement possédée que j’étais dépossédée de moi-même. Puis un jour ça était le coup de trop. Il m’a laissé pour morte devant mon fils, et j’ai eu très peur, j’ai su qu’il en avait fallu de très peu pour que je succombe à mes blessures. En temps normal, je restais. Il y avait des moments d’accalmie, et quand ça reprenait c’était 10 fois pire. Mais cette fois-ci, je savais que l’étape d’après aurait été ma mort. Je l’ai quitté. Et je me suis retrouvée comme un enfant à gérer mes 3 enfants en bas âge. J’avais totalement perdu contact avec la réalité, j’ignorais toute la gestion administrative et financière. La vie me paraissait comme une jungle. Comment j’allais survivre ? Je pleurais du matin au soir, sans même ouvrir les volets ; c’était très dur au début et puis les jours sont passés ; j’ai pris le dessus petit à petit. L’avenir s’est de plus en plus éclairci, le chemin fut long, mais j’y suis arrivée. C’est long, mais tout le monde a cette force en soi. Je ne suis pas mieux qu’une autre, je me suis juste débarrassée un jour de ce fardeau de culpabilité que je portais sur mes épaules et j’ai décidé de reprendre ma vie en mains. Je l’ai fait et aujourd’hui j’ai refait ma vie, je suis amoureuse, j’ai à nouveau eu des enfants. Et je ne regrette rien en mes choix, même si 9 ans après il m’arrive encore d’en faire des cauchemars.

Jennifer du blog @happy5andco. 

On reproche aux victimes de ne pas partir, de ne pas se protéger et au moins leurs enfants ; mais justement c’est souvent ces mêmes enfants qui sont la cause de leur impuissance paradoxalement. Ce besoin de rester pour préserver la famille. De plus, comme vous avez si bien fait semblant pendant toutes ces années, qui vous croira ? Vous avez multiplié les stratégies d’adaptation pour limiter la violence de votre conjoint. Vous avez peur, il vous terrorise et vous vous sentez tellement coupable d’être celle par qui le chaos viendra si vous le quittez. Vous vous sentez aussi coupable d’avoir laissé faire les choses et aujourd’hui vous vous dites que c’est trop tard, la ligne rouge a été franchie depuis trop longtemps. C’est comme lors d’une prise de poids, lorsque l’on dépasse un certain cap, on apprend finalement à vivre avec résignation, on baisse les armes, et on essaye de voir la vie du bon côté quand même. Mais heureusement un jour arrivera un déclic qui fera renverser la vapeur.

En parler autour de soi 

Quand j’ai parlé de mon histoire sur les réseaux sociaux, j’ai été très étonnée du nombre de femmes qui m’ont répondu et raconté leur propre histoire. Avant, je n’avais pas mesuré cette ampleur, mais les femmes ont besoin de se confier. Les réseaux sociaux peuvent en effet être de bons leviers pour se réunifier et s’entraider. C’est aussi un leurre. Je me souviens de cette Instragameuse qui me hante l’esprit : elle postait des photos d’elle tous les jours avec son mari et son enfant. Tout le monde était rayonnant, ils étaient beaux, dans une vie parfaite, ils avaient l’air si heureux. Puis un jour on apprend subitement qu’elle a succombé aux coups de son mari. Ce fut le choc, j’ai épluché tout son compte pour essayer de trouver des éléments avant-coureurs qui auraient pu me mettre la puce à l’oreille. Mais en vain. Elle est partie avec son secret, son dernier post était celle d’un sandwich. Cette tragédie m’a fait réfléchir. Je ne prétends pas être une porte-parole, j’en parle désormais naturellement car je veux que l’on décomplexe la parole dessus. Sans forcément en faire un combat, mais pour que chacune entende ce que vive l’autre et apprendre de chacune d’entre nous. On pourra sûrement sauver des gens chacune à notre échelle.

Jennifer du blog @happy5andco. 

Une fois que vous comprenez, même très timidement, qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, qui n’est pas normal dans votre vie, que c’est allé trop loin pour vous, alors parlez-en auprès d’une personne de confiance. Cette étape cruciale va vous permettre de poser des mots aux maux. Il est important que cette personne soit d’une confiance absolue. Ce premier pas vers l’extérieur, incorporer quelqu’un d’autre dans votre intimité n’est pas anodin… il sera salvateur ! Vous brisez un premier silence, vous mettez un pas en dehors de votre isolement dans lequel vous êtes confinée depuis des mois ou années, vous décidez déjà de partager votre souffrance.

Vous vous entendrez en parler, vous verrez les non-dits, vous analyserez vos paradoxes. Les vivre en silence c’est une chose, mais les exprimer ça en est une autre.

Oui il m’a frappé, mais il n’avait pas fait exprès, il était énervé…

Il m’a juste menacé avec le couteau pour me faire peur, je sais bien qu’il ne m’aurait jamais tué, quand même pas, il m’aime !

Il sait qu’il a un problème avec la violence, son père était alcoolique, je dois l’aider, il va s’en sortir si je reste

Si je le quitte, il va se tuer, je ne peux pas lui faire ça. Tu ne te rends pas compte à quel point on s’aime. Il pète juste un peu les plombs de temps en temps, mais globalement ça va…

Vous vous entendez ? Vous êtes sûre de ça ?

Etablir un plan concrètement 

Dans le meilleur des cas, il est important de partir en toute connaissance de cause et de vous préparer comme un Plan digne de Casa De Papel !

Vous n’avez pas d’autre choix, comme le rappelle Laure, 42 ans, 4 enfants : 

Il avait eu des coups mais de façon très sporadiques donc j’avais toujours appris à lui pardonner. D’ailleurs je n’ai jamais pensé que j’étais une femme battue. J’étais victime d’actes violents de temps en temps. Combien de fois même je me suis surprise à conseiller les femmes victimes, comme si j’étais un bon exemple derrière le huit clos de ma maison. Après chaque heurt, j’ai menacé plusieurs fois de le quitter. Je rentrais dans des rages folles. Et puis il savait comment me récupérer. Il s’excusait, me promettait que c’était la dernière fois et il revenait. Et ça se passait très bien ensuite. On a même fait un bébé « pansement » une fois en pensant que c’était celui de notre dernière chance, comme un renouveau dans notre couple. Et puis un jour, je lui fais un simple reproche sur la maison, et là il a explosé ! Il s’est transformé en monstre, m’a agrippé et frappé devant mes enfants ! Ce qui m’a fait le plus mal ce jour-là, ce n’était pas les coups, j’en avais déjà eu, et j’avais même gardé les preuves en photo, ce n’était pas non plus l’ahurissement de la situation, mais bien le regard de mes enfants posés sur moi ce jour-là. Un sentiment de honte et de peine qui m’ont achevée. Quand ma fille, quelques jours plus tard, me dit : « De toute façon tu es méchante, papa a eu raison de te frapper. », alors mon cœur s’est brisé. J’ai compris qu’il fallait en finir, il n’y avait plus aucune autre solution, il est hors de question que je fasse subir ça en plus à mes enfants.

Laure, 42 ans, 4 enfants
  • La famille : Pour demander le divorce, Laure a élaboré un plan bien ficelé : d’abord mettre au courant les deux familles respectives, pour non seulement y trouver des alliés mais faire une pression psychologique et de honte auprès de son mari.
  • L’argent : Laure a la chance de travailler, donc elle sait qu’elle peut assumer l’aspect financier, ce qui n’est pas le cas de toutes. D’ailleurs de nombreuses femmes violentées restent à cause de leur dépendance financière. Cet aspect-là est le plus important : comment gérer l’après ? Quelles sont les solutions de revenus sur du court et moyen terme ? Des aides d’urgence existent (à voir auprès d’une assistance sociale). On peut vous aider à réfléchir à une stratégie de formation ou de demande de travail. Si vous êtes indépendante financièrement alors vous gagnerez en confiance ; c’est le point crucial sur lequel vous devez travailler. N’hésitez pas à ouvrir un compte bancaire « caché », dans lequel vous y mettrez de l’épargne, qui vous sera de secours le jour du départ. 
  • Les enfants : vous devez tisser un réseau autour de vous pour pouvoir mettre en sécurité vos enfants. Anticipez toutes les éventualités et ne minimisez rien. Les enfants seront même un moyen de pression qu’il n’hésitera pas à mettre en avant. C’est ce que vit encore aujourd’hui Jenifer qui n’a pas la garde exclusive de ses deux premiers enfants, à cause de son ex-mari qui a fait obstacle sur ce point. 
  • Surmonter sa peur : c’est le point le plus compliqué. Vous savez que vous voulez le quitter, mais quand ? Et comment ? Le mieux est de ne pas être seule ce jour-là. N’attendez pas une situation de conflit pour le prévenir, car s’il sent qu’il perd le contrôle sur vous, alors sa rage pourra être incontrôlable. 

J’ai voulu faire les choses progressivement, d’abord je lui ai parlé de breaks pour peut-être mieux se retrouver. Une fois qu’il avait quitté la maison c’était une première étape. Je passais beaucoup par nos familles pour lui dire des choses. J’ai même accepté une thérapie de couple, pour lui montrer que je faisais l’effort et aller dans son sens de la conciliation. Mais en réalité au fond de moi, j’étais plus déterminée que jamais. Je le quittais, progressivement en y mettant les formes, mais je le quittais. 

Laure 

Demander de l’aide

Bien sûr les premières mains tendues seront celles de votre entourage. Il existe aussi de nombreuses associations et comptes sur les réseaux sociaux qui offrent un maximum de soutien : psychologique, administratif, logement et judiciaire. 

Le numéro 3919 : une permanence qui peut déjà vous diriger rapidement vers des solutions d’urgence. 

Sur Instagram, les comptes qui servent de relais et qui insufflent de la force : @fondationdesfemmes @femmessolidaires @putaindeguerrieres @

Pour aller plus loin : 

Le Podcast de Kari : comment réagir concrètement face aux violences conjugales ? 

Le livre « La seule chose à briser c’est le silence », aux Editions Les Points sur le i : un collectif d’auteurs qui se réunissent pour décrire toutes les formes de violences faites aux femmes. Sous forme d’anecdotes, de témoignages, de nouvelles ou encore de compte-rendu, ces histoires mettent les mots là où le silence a trop souvent régné. 

Un « Grenelle » consacré à la lutte contre les violences conjugales à initiative de Marlène Schiappa aura lieu 3 septembre. Cet événement rassemblera « les ministres concernés, acteurs de terrain, services publics, associations, familles de victimes » dans l’optique de « construire des mesures encore plus efficaces, au plus près du terrain » et aider les femmes victimes de violences conjugales. Il y a urgence de protéger concètement les femmes !

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